Intelligence artificielle et Biotechnologies : évolution ou révolution ?

L’application de l’intelligence artificielle au domaine des biotechnologies apparait comme une évolution incontournable.

Point de vue de Denis Pompon

Directeur de Recherche Emérite CNRS

L’intelligence artificielle (IA) recouvre un domaine des sciences informatiques qui vise à donner à des machines la possibilité d’imiter ou de compléter une intelligence humaine. Elle recouvre des activités de déduction, de raisonnement et de résolution de problèmes en particulier pour gérer des information incertaines ou incomplètes, en exploitant des concepts scientifiques, économiques et de probabilités. Un domaine d’intérêt particulier est la représentation de connaissances complexes et en matière d’ingénierie la gestion des problèmes de défauts de raisonnement ou de qualification. En matière d’IA l’accent est porté sur une complémentarité entre homme et machine au travers d’interfaces exploitant le langage naturel et les perceptions synthétiques. Une caractéristique majeure de l’IA est sa capacité à aller au-delà de programmes « expert » pour incorporer des expériences nouvelles au travers de capacité d’auto-apprentissage, qu’elles soient supervisés par un humain ou non. A plus long terme le développement de capacité d’intelligence sociale, de créativité et d’autonomie de prise de décision est ciblé et pour part déjà exploité dans le domaine économique.

L’application de l’IA au domaine des Biotechnologies apparait comme une évolution incontournable en particulier dans les domaines de l’ingénierie fonctionnelle et prédictive des biocatalyseurs, dans celui de la gestion et de l’exploitation de l’immense volume d’information résultant des programmes de séquençage à grande ampleur des génomes et des méta-génomes, dans le dessin des génomes synthétiques visant la création de nouveaux organismes dédiés aux biotechnologies et dans la retro-ingénierie et la conception de novo de voies biosynthétiques artificielles ciblant des molécules d’intérêt industriels. Dans ces domaines les approches d’IA se nourrissent largement de la modélisation de la structure des circuits neuronaux du cerveau humain et d’approches déductives comme la théorie des graphes ou les chaines de Markov qui permettent d’aborder, de modéliser et finalement d’exploiter de manière prédictive les différents types d’information, de relations et de processus des systèmes physiques, biologiques et sociaux y compris dans des contextes non déterministes ou aux variables partiellement cachées. Dans ce cadre les approches d’IA deviennent de plus en plus incontournables pour l’analyse ou l’ingénierie des systèmes complexes multivariés et l’intégration des connaissances de génétique et de génomique issues du vivant.

L’évolution en cours laissera donc une place croissante à la définition d’abord assistée, puis majoritairement dessinée par IA, des solutions en matière d’ingénierie du vivant, que ce soit en matière de conception ou de remaniement des microorganismes pour la production de biomolécules, pour l’amélioration ou la meilleure utilisation des ressources biologiques naturelles mais aussi potentiellement à terme pour une ingénierie « d’augmentation » sur l’homme lui-même. A ce stade le problème du contrôle effectif que celui-ci gardera sur les modifications de son propre environnement biologique pourra être posé. La complexité que représente la conception des futures génomes synthétiques et donc de nouvelles espèces vivantes « technologiques », est telle que les solutions « imaginées » par IA deviendront de plus en plus difficiles à appréhender dans leur globalité donc à contrôler par le chercheur. Cela posera le problème de l’émergence possible au sein de tels systèmes interconnectés en réseaux, d’une forme globale d’intelligence autonome ayant ses propres règles. La question des mécanismes de contrôle, voire de disruption, à mettre en place pour éviter tout risque de divergence éthique ou post-humaniste est déjà considérée sérieusement par des acteurs majeurs tels que Google, de même au niveau des instances européennes que le statut juridique associé aux IA et aux robots qui l’exploitent. A terme, le vivant et son évolution même deviendront donc de plus en plus dépendants de ces formes artificielles ou étendues d’intelligence.

Point de vue de Vincent GREGOIRE-DELORY

Responsable du plateau Ethique de TWB

D’une singularité l’autre – La modélisation du vivant représente le Graal des bio-nanotechnologies. De fait, les fonctionnalités du vivant sont désormais décrites à l’échelle nanométrique et la mythique molécule d’ADN livre progressivement ses secrets.

Seulement, plus les modèles s’affinent, plus la complexité du vivant s’impose. Si nous admettons toutefois que le secret de l’énigme réside dans un seuil de données à brasser, la singularité du vivant pourrait être théoriquement accessible à une IA. L’humain serait alors sur le point de déléguer à la machine le pouvoir inédit de modéliser, contrôler voire orienter sa propre physiologie. L’homme assumerait-il désormais la place du Créateur des mythes des origines ?

Là où la créature humaine biblique est invitée à faire des choix fondateurs (acquisition de la connaissance du bien et du mal), la créature technique se contente de possibles algorithmiques. Si nous laissons à une IA le soin de construire de nouvelles fonctionnalités pour le vivant, seront-elles nécessairement bonnes ? Une IA pourrait-elle décider par elle-même ce que doit être le vivant? Cela soulève la question de la relation individuante entre humain et IA.

Une relation avec une IA est-elle vraiment individuante ? – En perpétuel équilibre métastable, le vivant se laisse informer par les conditions physico-chimiques de son écosystème. Le vivant réussit même, en relation avec son environnement, à « insérer de l’indétermination dans la matière » (Bergson1).

L’IA serait-elle en capacité de « prévoir » les réactions constitutives d’un organisme vivant voire de lui en imposer de nouvelles ? Dans ce cas, les modifications des propriétés du vivant n’appartiendraient plus à l’imagination humaine mais bien aux machines ultraperformantes. Si le vivant est assimilable à un système complexe, les algorithmes finiront par le modéliser, le copier voire le fabriquer de novo. Dans le cas contraire, une IA aurait tout de même la capacité de modifier ou d’orienter les écosystèmes naturels.

Pour la première fois dans son histoire, le vivant pourrait ainsi entrer en relation individuante avec une IA. La « logique du vivant » chère à François Jacob2 pourrait alors être substituée à une logique sans vécu. Un tel vivant robotisé, programmé serait-il encore en capacité de se situer au sein d’une histoire ? Nous procédons tous d’une histoire et avons la faculté de nous projeter dans notre futur. En prenant conscience de notre existence, nous ressentons cette tension temporelle et nous construisons hic et nunc au travers de la relation à l’autre. Un humain « individué » par IA, sans défauts et sans parents pourrait-il encore vivre cette relation ? Une telle vie vaudra-t-elle encore d’être vécue ?

Bernanos3 craignait en 1947, que la « civilisation des Machines » puisse accoucher d’un homme nouveau ressentant une si grande fascination pour les machines qu’il finira par désirer prendre corps avec elles. Immobile jouet des mécanismes artificiels, il ne serait alors plus capable de s’émouvoir de leur potentiel de destruction car « la civilisation des machines est la civilisation de la quantité opposée à celle de la qualité4 ».

Références

BERGSON, H. L’évolution créatrice, Presses Universitaires de France (1948), p. 127.

JACOB, F. La logique du vivant, une histoire de l’hérédité, Gallimard, TEL (1970).

3

BERNANOS, G., La France contre les robots, Paris, Robert Laffont (1947).

4

BERNANOS, G. Op. Cit., p. 182.

Pour en savoir plus

Contact : Dr. Denis POMPON – dpompon@insa-toulouse.fr
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