L’Homme augmenté : quelles limites et pour quoi ?
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Point de vue de Denis Pompon Directeur de Recherche Emérite CNRS
En tant qu’animal, même pensant, rien ne nous distingue fondamentalement en termes de processus génétiques et biochimiques fondamentaux des autres organismes eucaryotes, rendant potentiellement possibles les mêmes approches d’ingénieries. Le terme « d’Homme augmenté » désigne souvent l’« amélioration », par tout moyen technique, des performances humaines aussi bien physiques, intellectuelles qu’émotionnelles. C’est un être qui n’est plus seulement instrumenté ou connecté pour se connaître, mieux connaître ou agir, mais qui a été transformé pour pouvoir dépasser à termes les limites permises par l’évolution naturelle. Cette approche peut passer par de multiples voies, depuis la panoplie « d’accessoires technologiques » qui nous entourent et nous deviennent indispensables comme nos collections de drogues ou d’instruments tels que nos smartphones, jusqu’à l’ingénierie génétique de nos propres cellules ou l’interfaçage intime entre nos composantes biologiques et les produits issus des nanotechnologies. L’ingénierie génétique cellulaire à but thérapeutique est déjà une réalité, de même que l’interfaçage entre composantes biologiques et électroniques, par exemple dans le cadre de la restauration de la vision (start-up française Pixium Vision) ou de la prise de contrôle à distance d’outils à partir de réseaux d’électrodes et d’algorithmes permettant de capturer les pensées. Ces types d’approches posent au passage la question de définir « l’Homme », plus au travers des capacités uniques de son cerveau, que des « interfaces et modules de maintenance » qui constituent le reste de son corps. Ce concept se profilant déjà aux travers des projets de greffes de cerveaux sur des corps alternatifs dont la faisabilité n’est plus exclue. Au-delà d’une simple notion « d’augmentation », des courants tels que le transhumanisme vont plus loin, défendant l’idée que les mécanismes biologiques qui nous supportent pourraient même devenir dispensables. Ce concept, qui relevait encore récemment largement de la science-fiction, peut aujourd’hui nous apparaitre plus crédible, en particulier avec le développement exponentiel du concept « d’intelligence artificielle » qui envahit progressivement notre quotidien sans que nous nous en rendions toujours compte. Ces courants défendent l’idée que l’être humain doit devenir l’artisan de sa propre évolution, de sa propre nature, y compris si nécessaire en rupture avec les processus qui ont prévalus à l’émergence et au développement du monde biologique. Ce concept constitue pour les plus conservateurs une atteinte fondamentale au vivant et plus particulièrement à la « nature humaine » qui ne doit en aucun cas pouvoir être transgressée. Ils défendent l’idée selon laquelle l’être humain est défini par une nature, au sens biologique du terme, sur laquelle s’étaierait l’idée même de dignité humaine. Cette « naturalisation » de l’être humain n’est pas sans poser des difficultés, voire des contradictions, au niveau même de la distinction entre thérapie et amélioration. La médecine, et au-delà les biotechnologies, doivent-elles se cantonner à protéger ou à restaurer l’organisme humain des attaques ou dégradations accidentelles, ou peuvent-elles modifier sa nature ou sélectionner ses variantes (notamment au travers de séquençages génétiques systématiques) pour d’autres buts et perpétuer ces changements à un niveau reproductif.
Point de vue de Vincent GREGOIRE-DELORY Resp. du plateau Ethique de TWB
De fait, au seuil de ce nouveau millénaire, les sciences du vivant paraissent en pleine mutation. Depuis la plus haute Antiquité en effet, les hommes n’ont eu de cesse d’observer et de décrire les différentes espèces vivantes afin d’en saisir le fonctionnement, les propriétés ou de les classer selon leurs ressemblances. Il s’agissait bien de décrire et d’interpréter les propriétés du vivant à des fins nutritives ou thérapeutiques par exemple. Les biotechnologies contemporaines dont l’ambition est de construire de nouvelles fonctionnalités pour le vivant, semblent désormais faire écho à la célèbre injonction de Marx selon laquelle «jusqu'ici, les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c'est de le transformer1 ». Nous pourrions en effet quelque peu paraphraser le philosophe de Trèves en observant que les bio-nanotechnologies offrent une nouvelle dimension à la biologie : repenser et transformer le vivant en profondeur. Le transhumanisme procède, semble-t-il, de cet impératif de transformation du vivant en cherchant à dépasser la biologie humaine, à la surpasser. Il est vrai que l’Homo faber, et c’est heureux, ne se contente pas totalement du corps qu’il reçoit à la naissance. Il en traque les déficiences, les manques ou les blessures pour les réparer au mieux. Les pharmacopées et autres prothèses viennent depuis longtemps nous aider à rendre notre existence plus confortable, plus acceptable. Cela étant, la question nouvelle portée par les bio-nanotechnologies est de mettre en perspective à nouveaux frais les concepts de prothèse et d’échelle. Qu’une prothèse soit mécanique ou biologique, elle est habituellement visible ou, tout au moins facilement conceptualisable. Je sais bien que je ne suis pas né avec ma paire de lunettes ou mon rein greffé, ils viennent en quelque sorte s’agréger à mon corps, ils le (re)constituent, indispensables accessoires… Tout autre est la perspective si l’on considère les possibilités offertes par le génie génétique. La modification d’informations génétiques pourrait en effet s’apparenter à de véritables prothèses ADN dans la mesure où un gène « déficient » pourrait par exemple être remplacé par un gène « normal » voire « amélioré » de la même façon qu’un organe greffé remplace un organe déficient. Si une telle opération s’effectue sur du matériel génétique de cellules germinales ou totipotentes, cela impacte très fortement certaines fonctionnalités du corps en devenir. Le corps humain se constitue ainsi tout au long de sa vie à partir de prothèses, il procède en partie de ces dernières. Je sais que je suis né avec des prothèses constituantes, invisibles et indiscernables qui, construites à partir de la volonté de tiers, me façonnent physiologiquement. Le transhumain ne sera donc pas nécessairement un cyborg aux multiples fonctions surajoutées mais plus prosaïquement un humain aux caractéristiques génétiques sélectionnées. Le transhumain aux fonctionnalités génétiques « améliorées » devra simplement s’habituer à se penser comme voulu et non uniquement désiré. L’humain transformant l’humain en profondeur cherche à s’extraire du hasard et de la contingence au profit d’un corps pensé, organisé et conçu pour un environnement précis. Transformer l’humain en profondeur selon des buts non thérapeutiques relève ainsi en partie d’une pensée de l’appropriation du corps humain, vécu comme moyen d’expression de la volonté de chacun. L’impératif de perfectibilité ou d’augmentation prend alors le pas sur celui d’accueillir la vulnérabilité, non comme une faiblesse, mais comme l’expression de la nature relationnelle de l’homme. Le transhumain voulu et désiré pourrait bien finir par ne désirer que vouloir, se vouloir…
Référence :
1. MARX, K. Thèses sur Feuerbach (1845) : « Die Philosophen haben die Welt nur verschieden interpretiert; es kommt aber darauf an, sie zu verändern ».
Pour en savoir plus :
- L’humain augmenté, un enjeu social. https://sociologies.revues.org/4409
- Les cahiers de veille de la Fondation Télécom. L’Homme augmenté : notre Humanité en quête de sens.
- Thierry MAGNIN, Penser l’humain au temps de l’homme augmenté. Albin-Michel (2017). https://www.fondation-mines-telecom.org/wp-content/uploads/2016/01/2015-CahierDeVeille-HommeAugmente.pdf
Exemples particuliers :
- Interfaces cerveau-machine : https://www.letemps.ch/societe/2016/05/27/peau-dun-cyborg
- Greffes de cerveaux : https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/greffe-de-tete-l-operation-sur-l-humain-serait-elle-conciliable-avec-l-ethique_19260